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Virginie Reisz Virginie Reisz biographie

Nouvelles !

Virginie Reisz

Le numéro d'octobre 2010 de la revue NRF a publié quelques nouvelles extraites d'un recueil à paraître autour de la notion de rêve. Voici l'une d'elles, "Champion", inspirée par l'un de nos récents champions de moto. Bonne lecture !

 

CHAMPION

 

Tu as une course demain. C’est l’après-midi, le soleil baigne une partie de la piscine, l’autre se fige sous l’égide froide des murs orientaux. Ton frère, tes parents, tes cousins apprivoisent la chaleur diffuse, suivent du regard les miroitements de la lumière à la surface de l’eau, les jeux d’ombre sur la pierre du patio. Les petites filles crient par moments, cela ressemble à des poussées de bonheur, les grandes murmurent avec gravité, se font des confidences pour se donner de l’importance. Ce soir, le sommeil viendra s’infiltrer sous leurs robes en caressant leurs mollets brunis. Les adultes songent au dîner, au crépuscule du Midi ouvert sur les promesses d’une nuit plus tempérée.

 

 Toi, tu attends demain, ta première course. Tu ne joues pas. Tu déjoues l’attente. Tu attends que la nuit ait passé, de pouvoir y aller, te lâcher. Tu aimerais déjà être à demain, c’est ton unique pensée - même pas consciente d’ailleurs, une concentration du corps. Tu ne veux pas t’éloigner d’eux, de cette piscine, de cette maison, tu es loin pourtant, de toute la force de ton enfance. Tu n’y peux rien. Tu es remonté dans ta chambre, tu pianotes sur un clavier électronique les minutes qui s’écoulent, les notes de l’excitation qui montera du parcours et t’enveloppera. Tu entends les rires dehors. Tu n’es ni triste, ni fâché, ni envieux, ni frustré, tu es dans demain. Es-tu nerveux ? Tu ne sais pas. On ne sait pas ça à ton âge. Tu as six ans, et si tout à l’heure tes yeux se ferment, rien d’autre ne t’occupera avant demain que le rêve de cette pétarade. Rien d’autre ne t’occupera quand demain sera là, sauf juste avant de partir, le parfum du baiser de ta Maman, vite oublié et que tu n’oublieras jamais. Tu as six ans et tu préfères la poussière à la piscine. 

 

 

On dit que les champions sont inconscients, égoïstes, obsessionnels, la petite fille de ton enfance trouve que c’est vrai, elle t’admire, elle t’aime et tu la désoles. Souvent, tu ne dors pas avec elle, tu n’appartiens à rien ni à personne et tu n’offres à personne serait-ce un semblant d’illusion. Tu t’amuses seul. Pour être seul, tu dors dans des hôtels plutôt que dans les motor-homes des circuits. Tu embrasses ta médaille avant de mettre ton casque - la Vierge, ses traits ineffables fondus au baiser de ta mère, à l’étreinte des bras à la peau miellée. 

 

Le bruit, les gaz, le mouvement qui englobe ton corps et la moto dans un tout indissociable, penché puis remontant ; gagner de la vitesse, être à la limite du danger, la vivre pour ne pas tomber, pour ne pas en mourir ; être dans une course, savoir qu’à peine terminée, tu penseras à la suivante, tu te prépareras. La course finale n’est pour toi qu’une sorte de  prétexte, de laissez-passer pour les essais, de passeport pour les sensations. Vrombir, vibrer, rester sur un terrain de jeux. Tu as des bleus partout, des contusions, des cicatrices, aucune ne vient de la petite fille devenue grande. Tes marques dessinent non pas une carte du tendre, mais une carte du dur. Tu es dans demain, encore, toujours, ton corps est gracile, nerveux, piaffant, en partance, tu es dans nulle part - peut-être, de ton vivant déjà, rendu à la poussière.

 

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