Ma Lady doit avoir plusieurs vies, elle s’absente au monde lorsque la vie s’en retire, on vous allèguera qu’on a fermé ses portes pendant les deux guerres, qu’elle ne rapportait plus assez, que l’argent ou les bras manquaient. Qu’ils disent donc.
À l’ouest de l’île d’Islay, la plus méridionale des Hébrides, face à l’Océan, la Lady, la Dame blanche est une distillerie pas tout à fait ordinaire. Pourtant, de batailles de clans en expropriations, de trahisons en négligences, la grandeur et la misère des hommes l’ont menée à l’abandon.
Un étranger, aidé d’un distillateur de légende, né sous ses cieux, la fera renaître. Ensemble, ils relanceront la production de son whisky, uisge beatha, l’eau-de-vie. Tout sépare ces deux hommes sauf leur enthousiasme et leur engagement pour la beauté. Dans les mouvances de l’orgueil et des remises en question, le passé peu à peu les aidera à grandir et ils changeront quelque chose de l’Histoire de ce petit bout du monde.
Avec ce roman aux allures de fable, Virginie Reisz revisite le mythe de la fraternité, des confins de la violence au miracle de l’amour.
My Lady must have several lives, she retires from this world as life pulls away from it and reappears when it returns. People will tell you that her doors closed between the wars, that money or manpower was lacking. Let them talk.
West of Islay, the southernmost Hebridean island, facing the ocean, the Lady, the White Dame, is a distillery not quite like any other. And yet, clan wars, evictions, treasons, negligence, the human grandeur of men and their miseries lead her to her demise.
A foreigner, helped by a legendary distiller, an Ileach, brought her back to life. Together they restarted production of her whisky, the uisge beatha, the water of life. These two men have nothing in common except for their enthusiasm and their commitment to beauty. Out of the cross-currents of pride and self-questioning, the past will help them to grow little by little and to amend the history of this god-forsaken piece of land.
In her tale-like novel about whisky, Virginie Reisz revisits the myth of brotherhood, from the ragged edge of violence to the miracle of love.
Le numéro d'octobre 2010 de la revue NRF a publié quelques nouvelles extraites d'un recueil à paraître autour de la notion de rêve. Voici l'une d'elles, "Champion", inspirée par l'un de nos récents champions de moto. Bonne lecture !
CHAMPION
Tu as une course demain. C’est l’après-midi, le soleil baigne une partie de la piscine, l’autre se fige sous l’égide froide des murs orientaux. Ton frère, tes parents, tes cousins apprivoisent la chaleur diffuse, suivent du regard les miroitements de la lumière à la surface de l’eau, les jeux d’ombre sur la pierre du patio. Les petites filles crient par moments, cela ressemble à des poussées de bonheur, les grandes murmurent avec gravité, se font des confidences pour se donner de l’importance. Ce soir, le sommeil viendra s’infiltrer sous leurs robes en caressant leurs mollets brunis. Les adultes songent au dîner, au crépuscule du Midi ouvert sur les promesses d’une nuit plus tempérée.
Toi, tu attends demain, ta première course. Tu ne joues pas. Tu déjoues l’attente. Tu attends que la nuit ait passé, de pouvoir y aller, te lâcher. Tu aimerais déjà être à demain, c’est ton unique pensée - même pas consciente d’ailleurs, une concentration du corps. Tu ne veux pas t’éloigner d’eux, de cette piscine, de cette maison, tu es loin pourtant, de toute la force de ton enfance. Tu n’y peux rien. Tu es remonté dans ta chambre, tu pianotes sur un clavier électronique les minutes qui s’écoulent, les notes de l’excitation qui montera du parcours et t’enveloppera. Tu entends les rires dehors. Tu n’es ni triste, ni fâché, ni envieux, ni frustré, tu es dans demain. Es-tu nerveux ? Tu ne sais pas. On ne sait pas ça à ton âge. Tu as six ans, et si tout à l’heure tes yeux se ferment, rien d’autre ne t’occupera avant demain que le rêve de cette pétarade. Rien d’autre ne t’occupera quand demain sera là, sauf juste avant de partir, le parfum du baiser de ta Maman, vite oublié et que tu n’oublieras jamais. Tu as six ans et tu préfères la poussière à la piscine.
On dit que les champions sont inconscients, égoïstes, obsessionnels, la petite fille de ton enfance trouve que c’est vrai, elle t’admire, elle t’aime et tu la désoles. Souvent, tu ne dors pas avec elle, tu n’appartiens à rien ni à personne et tu n’offres à personne serait-ce un semblant d’illusion. Tu t’amuses seul. Pour être seul, tu dors dans des hôtels plutôt que dans les motor-homes des circuits. Tu embrasses ta médaille avant de mettre ton casque - la Vierge, ses traits ineffables fondus au baiser de ta mère, à l’étreinte des bras à la peau miellée.
Le bruit, les gaz, le mouvement qui englobe ton corps et la moto dans un tout indissociable, penché puis remontant ; gagner de la vitesse, être à la limite du danger, la vivre pour ne pas tomber, pour ne pas en mourir ; être dans une course, savoir qu’à peine terminée, tu penseras à la suivante, tu te prépareras. La course finale n’est pour toi qu’une sorte de prétexte, de laissez-passer pour les essais, de passeport pour les sensations. Vrombir, vibrer, rester sur un terrain de jeux. Tu as des bleus partout, des contusions, des cicatrices, aucune ne vient de la petite fille devenue grande. Tes marques dessinent non pas une carte du tendre, mais une carte du dur. Tu es dans demain, encore, toujours, ton corps est gracile, nerveux, piaffant, en partance, tu es dans nulle part - peut-être, de ton vivant déjà, rendu à la poussière.
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